CHAPITRE XXV
Réveillé à sept heures, Narcisse se fit monter un bain et, dans les vingt minutes qui suivirent, eut sa baignoire remplie d’eau bouillante par une chaîne de valets. Il termina son rasage quotidien, ayant refusé le barbier, jeta un dernier coup d’œil à la fenêtre du cabinet de toilette avant de s’immerger dans l’eau, juste pour apercevoir les Richelet qui embarquaient dans leur fiacre de location. Le neveu s’installait sur les coussins intérieurs tandis que l’oncle se juchait sur le siège du cocher. C’était tout de même étonnant que ces gens-là n’aient pas engagé de cocher, et encore plus étonnant que ce fût le plus âgé qui occupât la plus inconfortable des positions. Cet « oncle » montrait pour son « neveu » les prévenances d’un amant pour sa maîtresse, ne put-il s’empêcher de penser.
Tout en faisant ce genre de réflexion, Hyacinthe enfilait sa robe de chambre, prenait la fausse clé fournie par Séraphine, se précipitait dans le hall commun, espérant que les domestiques n’allaient pas immédiatement se mettre au ménage de l’appartement des deux mystérieux personnages. Il fut émerveillé que la porte s’ouvrît aussi aisément, resta inquiet et impressionné sur le seuil. Quelle bizarre impression de se transformer ainsi en gibier de potence, après des années d’honnêteté forgées par une éducation très sévère ! Il faillit renoncer, combattit ce refus de son être à poursuivre plus loin. Lorsque son cœur cessa de battre à tout rompre, il s’aventura dans l’antichambre, qui ne révéla rien de particulier. Il découvrit ensuite un petit cabinet de travail, avec sur la table quelques journaux, un livre des bonnes adresses parisiennes, mais les tiroirs étaient vides ainsi que le petit meuble, genre semainier, sur la droite.
Dans la chambre du jeune homme, à part le lit défait, il ne trouva rien de bien révélateur sur la personnalité de cet énigmatique neveu. Il osa à peine jeter un regard sur les draps froissés, passa dans le cabinet de toilette commun, examina le rasoir, prit en main les brosses, les savons, puis pénétra dans la seconde chambre, celle de l’oncle. Les armoires, aussi bien chez l’un que chez l’autre, étaient fermées à double tour. M. Geoffroy les avait fait doter de serrures solides qu’on ne pouvait ouvrir aussi facilement que celles des armoires habituelles. Celles-ci étaient de véritables coffres-forts qui mettaient les trésors des locataires à l’abri des tentations.
Lorsqu’il retourna en face, chez lui, il éprouva la joie de ne pas avoir été surpris et le délice de plonger dans une eau encore chaude. Cette double satisfaction apaisa ses scrupules et ses appréhensions. Il en profita pour réfléchir aux observations faites chez les Richelet. Les secrets compromettants ne pouvaient qu’être dans les armoires verrouillées, estima-t-il.
En partie habillé, étonné que le valet tarde à lui apporter son déjeuner, il regarda dans le hall, vit que le plateau était déposé sur une console et que le domestique s’affairait à cuire quelque chose dans une poêle de porcelaine. Un peu plus tard, cet homme frappa à sa porte, s’excusa, disant qu’il était déjà venu et que Monsieur ne l’avait pas entendu.
— Monsieur s’était peut-être assoupi dans son bain.
Depuis longtemps habitué par sa profession à rester maître de ses sentiments en toute occasion, Hyacinthe fut très naturel mais comprit qu’il avait failli se faire surprendre. Il essaya de questionner le domestique sur les Richelet, mais ce dernier respectait à la lettre les commandements écrits de M. Geoffroy.
— Je pense que ces messieurs sont espagnols et, comme je dois me rendre dans leur pays, je souhaite avoir quelques renseignements pratiques.
Peine perdue. Silencieux, le valet servait avec un soin parfait. Sous la cloche d’argent de ce déjeuner à l’anglaise il y avait une surprise agréable, de fines tranches de ris de veau panées avec des épices odorantes. Hyacinthe tira un napoléon de son gilet, le déposa lentement sur le plateau.
D’abord faussement indifférent, l’homme, au moment de desservir, murmura avec prudence :
— Ces messieurs vos voisins ne parlent guère, juste quelques mots indispensables, et je ne puis affirmer s’ils sont ou non espagnols. Mais je peux, pour être agréable à Monsieur, prêter désormais une oreille plus attentive à leurs propos. Peut-être pourrai-je déterminer leur accent.
Descendant de son fiacre rue Vivienne, il aperçut Séraphine qui attendait dans la loge de la concierge et lui faisait des signes impératifs. Lorsqu’il poussa la porte vitrée, elle lui annonça, fébrile, que Vidocq l’attendait.
— Il discute affaires avec Timoléon qui le toise de haut. À mon avis, s’il est bouleversé c’est que les Anglais doivent le traquer au plus près.
— Mais quels Anglais ? fit Hyacinthe, éberlué.
— Excusez, c’est de l’argot. Les créanciers, quoi ! Si vous alliez faire un tour pendant une heure, peut-être que notre homme se découragera.
— J’ai trop de travail qui presse, je vais essayer de l’expédier.
Dès qu’il l’aperçut, l’ancien forçat policier se précipita, mais il l’écarta.
— Je dois vous voir sans délai, rugit Vidocq.
— Monsieur Vidocq, j’arrive à l’instant et vous me sautez dessus sans même me dire bonjour. Je me dois aux clients qui attendent depuis plus longtemps que vous.
Plusieurs personnes patientaient effectivement sur les banquettes, mais d’un seul regard il sut que les clercs suffiraient à les satisfaire. Il fit donc signe à Vidocq de le suivre, très remonté à l’idée que l’autre essayerait à nouveau le chantage.
— Maître, je suis affiché ! On va vendre ma papeterie. Vous devez faire opposition.
— Mais je n’ai reçu aucune notification.
— C’est pour une dette antérieure. Cinquante mille francs.
— Elle n’est pas inscrite dans le dossier que m’a remis votre caissier. Que voulez-vous que j’y fasse, si vous avez du papier un peu partout ?
— Cette vente me conduira à Sainte-Pélagie puisque je n’aurai plus de répondant pour la faillite de la fabrique. Si vous ne trouvez pas un subterfuge, je suis perdu. Vous imaginez les rires, les moqueries ? Moi, Vidocq, en prison pour dettes ? Les anciens du Pré vont s’en dilater la rate, mais aussi mes collègues de la Petite-Rue-Sainte-Anne. Ridiculisé, je n’aurai aucune chance de retrouver ma place au sein de la Sûreté.
— Parce que vous espériez être réintégré ?
— On m’a fait des promesses. Je connais tant d’affaires, tant de suspects. À propos, j’ai du nouveau pour Séville. La fille Ramirez, la demi-sœur de Pierre Malaquin par la mère, serait en France depuis des années. Et, mieux, je suis sur la trace de la Sauvignon !
— Je vais envoyer un clerc pour cette affaire de vente par licitation dès maintenant, et je vous dirai sans biaiser ce que je peux faire.
Vidocq le regardait avec défiance :
— J’ai tenu parole au sujet de votre saute-ruisseau, apprenti clerc en jupons. J’avais de quoi la faire agrafer par mes amis de la rue de Jérusalem mais je n’ai pas pipé mot.
— Je n’oublie jamais un service rendu, répliqua sèchement Roquebère. Je ne peux vous promettre que Sainte-Pélagie vous sera épargnée. Si, je pourrais, car elle va être remplacée par la prison de Clichy… Je plaisante… Mais je dois vous dire une chose que vous allez écouter avec attention : qu’avez-vous trouvé au domicile du sieur Thierrois, porteur d’enfants ? Sous la cendre de l’âtre, en soulevant une pierre ou deux ? N’y avait-il aucun objet de valeur ? Ni un sac contenant cinq à six mille francs en bonnes pièces d’or ?
Frappé par la foudre, Vidocq lui jeta un regard féroce et quitta le cabinet de travail en claquant la porte. Satisfait, Hyacinthe se frotta les mains.